Pourquoi est-ce inutile de rester derrière l’épaule du graphiste ?

La scène commence souvent ainsi : “Michel, j’ai fini ma proposition, je peux te montrer sur mon écran ?”, ou encore : “Micheline, as-tu fini la créa ? Je peux regarder rapidement à ton bureau ?”. Aujourd’hui, apprenez à repérer ces phrases : elles sont le point de départ d’une situation qui va mettre tout le monde mal à l’aise.

 

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Source du visuel

 

Une ou plusieurs personnes se regroupent derrière l’écran du graphiste, chacun bien légitimé par sa participation au projet. On veut voir, et si possible faire un commentaire plus malin que celui de son voisin. Le graphiste, de bonne grâce et pour frimer un peu avec Photoshop, fait une 1ère modification. Avec un peu de chance, une ou deux autres personnes moins concernées vont rejoindre l’attroupement, par curiosité, et donner leur avis aussi.

Et au bout de quelques minutes, on arrive à des mix de propositions, des changements de texte, ou encore à des avis personnels hors sujet. C’est normal : la configuration de la scène ne se prête qu’à des retours superficiels, puisqu’on évoque uniquement des détails qui peuvent être corrigés tout de suite, sous l’œil vigilant des commentateurs. Ce qui aurait dû être un retour construit sur une maquette se transforme en performance.

Résultat : la créa perd son homogénéité, elle devient un patchwork de tous les écueils (“il y a trop de blanc“, ou encore “tu peux mettre du vert à la place du bleu ?”). Le chef de projet n°1 veut prendre la souris pour “montrer exactement ce qu’il a en tête” parce qu’il bidouille un peu sur Photoshop. Il mélange les calques et se trompe de typo. Le chef de projet n°2 se moque de lui. Le commercial s’énerve. Le graphiste part se faire un café.

Cette situation courante est extrêmement improductive : limité à des retours instantanés, le débrief ne va pas avoir le recul nécessaire pour poser les bonnes questions. Même si regarder un designer travailler peut avoir un côté hypnotisant (“comme c’est chouette de voir mon brief prendre vie ! comme il va vite !”), la réalisation d’une maquette ne peut pas se faire en équipe.

Contraint par le format “je fais une remarque, tu fais la modification sous mes yeux”, le designer va aller au plus vite, pour satisfaire les 5 personnes dans son dos. Il ne va pas prendre le temps de réfléchir à la meilleure solution possible, il ne va pas expérimenter puisque les étapes intermédiaires peuvent prendre du temps et vous faire peur (les brouillons sont rarement pertinents). Quitte à produire un rendu moins bon que ce qu’il aurait pu faire seul.

Pour débloquer la situation, le graphiste peut :
  1. S’assurer que toutes les remarques prennent en compte la vue partielle (vu de haut, les couleurs sont différentes, et le rendu global n’est pas le même : il faut toujours regarder une maquette au format le plus proche de la réalité, bien en face, comme un utilisateur réel).
  2. Noter tous les retours.
  3. Proposer une nouvelle version après avoir pris le temps de réfléchir et faire seul les essais nécessaires.

 

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Esquisses préliminaires et exclusives de la Joconde : n’importe qui aurait pris peur en voyant les brouillons, et pourtant…
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8 commentaires

  • ibrahim aitali

    merci pour cette trés bonne analyse , elle est tellemnt ressemble a la réalité , et elle exprime une problématique forte , de ce qui nous concerne , nous les designers :) merci une autre fois !

  • econcept

    Bel article ! De mon cerveau centralisé visibilité, j’avais inconsciemment lu “Pourquoi est-ce utile de rester derrière” et je m’attendais à un article vantant les mérites des collaborations entre les corps de métiers pour que chacun puisse façonner des travaux en aidant son prochain à avancer sur la tâche qui suit sur un projet.

    En fait non, c’est tout l’inverse et c’est tout autant plein de sens. On retrouve aussi un peu ça lorsqu’un travail à valider passe entre 10 personnes qui donnent 10 avis différents. La problématique est différente que le “dans mon dos” qui est peut-être pire puisque sans recul.

    • Les Pourquois Du Design

      Thanks! Bonus : je suis sûre que ça marche avec tous les métiers, sauf que c’est vite plus lassant derrière un dev quand on ne comprend pas le code :)

      Il y a forcément quelque chose de positif à raconter sur le mode collaboratif, mais pas dans ce contexte de “dans mon dos”.

  • Julien

    Situation très similaire que vivent également les webdesigners et intégrateurs.
    Une masses de micro, mini et maxi “modifs” à la volée qui sont particulièrement désagréables à réaliser en “live”.

  • Lundi Mercredi

    Ton article très intéressant. J’aime beaucoup le “attends je te montre” juste parce que le mec touche un peu photoshop (ou powerpoint, ou excel ça fonctionne aussi :D)
    ça marche aussi quand tu poses une question à ton boss “Viens je te montre comment on fait”. Toi tu es debout derrière son dos, tu vois à moitié (parce qu’il a pas mis le fichier sur son double écran mais sur son pc 13pouces), t’as mal au dos (car courbé), du coup tu es déconcentré.
    J’ai répondu un paquet de fois ” Ouais ok je vois”, je ne voyais pas du tout j’en avais juste marre. Et pire encore quand tu es plusieurs à faire ça :D

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